Jean-Pierre, la petite quarantaine sportive, vient de courir la Diagonale des Fous en 47h 23m, une course qui traverse l’île de la Réunion de part en part sur 150 km avec des hauts et des bas (on part du niveau de la mer et on se retrouve une vingtaine de kilomètres après à une altitude de plus de 2000 mètres !). Je lui ai demandé s’il acceptait de m’en parler pour mon blog, et il a accepté. Bonne lecture !
Tout d’abord, est-ce la première fois que vous courez une course de ce genre, aussi longue et avec un dénivelé certain ?
Oui. J’ai couru un super-marathon dans l’Himalaya de 165 km, mais c’était il y a très longtemps, quand j’étais étudiant.
Et comment on en arrive à courir ce genre d’épreuve. Je suppose qu’on ne se lève pas un matin en se disant « tiens, je vais courir 150 km sur une île au bout du monde », quelle est la progression pour en arriver là ?
Je cours effectivement depuis une dizaine d’années, et il est nécessaire d’avoir au moins un marathon dans les jambes, ou une course longue.
Justement, quelle a été votre préparation pour cette course ?
Physiquement, j’ai fait au mois quatre sorties d’au moins une heure par semaine, dont une sortie longue de deux heures. Je me suis forcé à courir un maximum de côtes, parce que je savais que le terrain à la Réunion serait très accidenté. J’ai aussi couru un trail de 53 km en septembre pour me préparer.
Y a-t-il également une préparation alimentaire à mettre en place ?
Non. Hormis des les 15 derniers jours où j’ai fait attention à manger salé. Sinon, j’ai juste mangé normalement, équilibré.
Et la préparation mentale, comment on se prépare à relever un tel challenge ?
Alors là oui, c’est très important la préparation mentale. Pour moi il était inenvisageable d’abandonner. On en rêve la nuit. Je connaissais le parcours par cœur avant d’arriver à la Réunion, j’en avais visualisé toutes les difficultés, pour essayer à l’avance d’appréhender la distance, la durée, et pour pouvoir gérer mon allure.
Je suis arrivé à la Réunion deux semaines avant la course, j’ai arpenté le terrain et reconnu une partie du parcours (du km 64 au km 127). Mentalement ça aide beaucoup, et c’était une partie du parcours que je pensais devoir courir de nuit.
La course commence à minuit à la lueur des flambeaux et dans le fracas des percussions. Comment se passe la journée juste avant ? On est excité à l’idée de ce qu’on va faire ? On dort pour être le plus frais possible au moment du départ ?
Déjà il y a une chose à savoir, c’est que le retrait des dossards se fait la veille à la ville d’arrivée. Il faut donc traverser toute l’île pour rejoindre le départ. Le jour même, j’ai fait la grasse matinée, j’ai essayé de dormir l’après-midi, de manger des glucides lents, mais en fait avec les problèmes d’intendance on est fatigué avant le départ.
C’est une course de jour et de nuit, avec des écarts de températures considérables, la nuit il fait 5°, la journée il en fait 25°, et il faut donc prévoir des tenues en conséquence. Il faut aussi prendre en compte que le versant ouest de l’île est plutôt sec, alors que le versant est est beaucoup plus humide. Et puis il y a le sac à dos à préparer.
Il y a quoi dans ce sac ?
Obligatoirement il y a une poche à eau de 1,5 litre, un sifflet, une couverture de survie, un vêtement de pluie, une lampe frontale avec des piles de rechange.
Ca n’est pas trop lourd à porter sur 150 km ?
En fait au final on marche plus qu’on ne court. Vu le dénivelé ils est parfois tout simplement impossible de faire autrement que de marcher, et même ça peut être difficile (quand on marche dans des endroits très boueux où à chaque pas on risque de perdre sa chaussure dans la boue par exemple, ou quand on gravit les pentes raides d’un volcan, ou qu’on descend des pentes toutes aussi raides). Du coup on en profite pour regarder les décors qui sont absolument superbes, on prend des photos. Sur les 47h23m qu’a duré ma course, il y a pratiquement une dizaine d’heures d’arrêt, dont au moins 20 minutes à prendre des photos.
Dix heures d’arrêt, n’est-ce pas énorme ?
On s’arrête aux points de ravitaillement et effectivement la gestion des pauses joue beaucoup dans le résultat final. J’ai aussi dormi pendant deux heures à un moment (certains le font sans courir du tout, d’autres s’endorment n’importent où sur les bords des chemins quand la fatigue les prend, sinon il y a des dortoirs prévus pour aux gros points de ravitaillement) et j’ai fait des grosses pauses à certains points de ravitaillement quand j’ai commencé à m’inquiéter pour mon genou.
La gestion des pauses ? Racontez-moi…
Gérer ses temps de pause permet de gagner des places, il faut essayer de ne pas s’arrêter complètement, par exemple prendre des sandwichs et les manger en marchant. Et puis il y a un rituel du ravitaillement. Le premier réflexe d’est de regarder combien on est classé, quelle heure il est, et d’avaler une soupe chaude. Il y a également 5 repas chauds sur le parcours avec des pâtes, du riz, du cari. On remplit sa poche à eau bien sûr, mais surtout on boit en arrivant et en partant, ça fait ça de moins à porter. Et ensuite on s’aperçoit que le temps passe plus vite qu’on ne le pense et on repart. Courir en groupe et repérer les gens avec qui on est arrivé sur le point de ravitaillement permet d’être plus vigilant, sinon on oublie vite que le temps passe.
Et ce genou, qu’est-ce qui s’est passé ?
En fait mon genou gauche c’est mon gros point faible, le cartilage a été fragilisé il y a une vingtaine d’années et il faut que j’y fasse attention. Au départ mon premier objectif c’était de courir la course en 42h pour finir avant la tombée de la deuxième nuit et de ne pas dormir. Ca n’est pas comme ça que ça s’est passé.
Au km 59 je me suis fait faire un strapping avant de commencer les grosses descentes. Puis il y a eu le premier bivouac important (avec kinés, podologues, douches, sacs personnels, dortoir) à Cilaos (km 69) où je me suis arrêté 1 heure et où je me suis fait masser par un kiné. Il était 17 heures quand je suis reparti, et on commence à penser à la nuit qui tombe, et au redoutable Cirque de Mafate qu’il faudra traverser de nuit. Le Cirque de Mafate a cette particularité de n’avoir qu’une seule voie d’accès, ce qui veut dire que même si on abandonne il faut marcher 15 km pour en sortir. On repère quelqu’un avec qui courir la nuit, pour se soutenir.
On parle en courant ?
Oui, ce n’est pas une course solitaire. On court en groupe, ou plutôt à la queue leu leu, car souvent les chemins ne permettent pas de courir à deux de front. D’ailleurs c’est assez amusant, parce qu’on connaît la voix de celui qui est devant, on connaît sa tenue, on court derrière lui pendant des kilomètres, mais on ne connaît pas son visage (sauf si on reconnaît sa tenue à un ravitaillement). Ca permet de mieux gérer son allure si on veut être régulier, ça permet de se repérer plus facilement parce que les sentiers sont parfois assez aléatoires, et puis ça aide à garder le moral.
Le moral, justement ! Comment on fait pour ne pas craquer ?
Il faut avoir anticipé avant, avoir visualisé le parcours, et ensuite on met un pied devant l’autre.
Et on pense à quoi quand on court ?
On ne pense pas, on discute. C’est très important pour moi de ne pas courir seul dans ce genre de course. C’est l’instinct grégaire, les gens courent ensemble pour ne pas être livré à eux-mêmes.
Et votre genou gauche, comment ça se passe ?
Ca ne se passe pas très bien. A partir du km 103 (après 30 heures de marche/course) mon genou devient très douloureux à chaque pas et j’ai du mal à garder mon rythme de marche. Mon compagnon de course de la nuit s’échappe et continue la course sans moi. Je crains pour mon genou, le moral retombe, et la fatigue me tombe dessus. Mon seul objectif : atteindre le prochain point de ravitaillement pour avoir un diagnostic d’un kiné.
Sauf qu’au point de ravitaillement suivant (km 115) il n’y a pas de kiné. Du coup j’abandonne mon objectif d’arriver avant la tombée de la deuxième nuit et de faire la course sans dormir, je me fixe juste comme objectif de terminer, et je dors (2 heures). Ensuite je suis reparti, sachant qu’il y avait un point de bivouac important un peu plus loin (km 123). A ce bivouac le kiné m’a rassuré sur l’état de mon genou, m’a refait mon strapping, et j’ai pu repartir et finir la course.
Enfin les derniers mètres. Comment ça se passe? Est-ce qu'on est soulagé et qu'on retrouve des forces pour terminer (d'autant plus que la fin est en pente)?
Les derniers mètres sont fonction de l'état de fatigue : certains qui sont au bout du rouleau trouvent la fin interminable, d'autant qu'après 7-8 kilomètres faciles, les 3-4 derniers redeviennent techniques avec pas mal de rochers sur le sentier et qu'on aperçoit le stade relativement tôt. Mais pour moi qui avais dû ralentir grandement en milieu de journée, la forme était revenue et l'euphorie qui a commencé à me gagner sur la partie roulante n'a pas été gâchée par les difficultés techniques. Sur les 12 derniers km, je n'ai quasiment pas arrêté de courir et j'ai ainsi doublé une bonne centaine de participants dont un seul en train de courir. J'étais donc euphorique et j'avais presque envie d'avoir quelques km supplémentaires.
Comment on se sent quand on franchit la ligne d'arrivée? Euphorique? Soulagé? On se dit plus jamais ou vivement la prochaine fois? Est-ce qu'on se sent un héros quand on a fini, un sur-homme?
J'ai donc franchi la ligne d'arrivée complètement euphorique et j'avais la gorge complètement nouée par l'émotion à ce moment-là. Je n'étais pas spécialement soulagé, car l'arrivée n'a pas été un moment d'effondrement physique ; et mentalement, j'avais toujours eu le déroulement de la course dans la tête, donc l'arrivée ne m'a pas surprise par son éloignement ou sa proximité.
Je ne me suis pas senti un sur-homme, car la meillleure façon de s'engager dans une course de ce genre, c'est justement de l'apprivoiser et de se rendre compte qu'on est tout à fait capable de la faire. De plus, même si j'étais quand même fier d'une bonne partie de mon raid, j'avais surtout l'impression d'être un poil trop fragile pour pouvoir faire de vraies performances sur ce terrain à cause de mes genoux (même celui qui n'était pas blessé avait été très sensibilisé par l'effort). Dans le même temps, j'étais aussi très satisfait que le reste de l'organisme ait super bien résisté : pas le moindre bobo au dos, aux mollets, aux tendons d'Achille, une petite ampoule sur la fin pour les pieds, les intestins n'ont pas souffert non plus.
Donc l'envie qui vient tout de suite, c'est, si mon emploi du temps le permet et que l'examen de mes genoux est positif, j'ai vraiment envie de revenir pour retrouver les mêmes émotions et d'optimiser ma course.
Dans quel état d'esprit se sent-on dans les jours qui suivent? Euphorie, déprime, manque?
Les jours suivants, je n'ai pas déprimé car j'ai eu le temps de me reposer, mais de retourner immédiatement dans le froid parisien est un peu surréaliste et on aurait presque envie de recommencer tout de suite pour ne pas être sevré des émotions ressenties (enfin si on oublie l'état de ses vieux genoux).
Comment on récupère? On se couche et on ne bouge plus pendant un mois ou on continue à avoir une activité physique régulière?
Pas du tout ! Certes il faut prendre le temps de se reposer pour récupérer ne serait que des 2 nuits et demi sans dormir. Par contre, j'ai pu le vérifier vraiment en faisant un trail de 53km en septembre, il faut recourir tranquillement dès les jours suivants, c'est le meilleur moyen de récupérer : on a les jambes lourdes, mais ensuite on se sent rajeunir à vue d'oeil. Moi j'ai attendu 4 jours pour recourir tranquillement et c'était suffisant pour ne pas me reblesser. Un vrai trailer peut trottiner dès le lendemain s'il n'est pas blessé.
Il faut combien de temps pour récupérer d'une telle course avant d'en envisager une autre?
Si recourir tranquillement peut se faire rapidement, faire une course à son meilleur niveau demande un peu plus de temps, j'ai fait un 8km aux Buttes-Chaumont 15 jours après le raid. Je pense que c'était suffisant pour courir sauf pour mes 2 genoux qui ne supportaient pas les descentes.
Question subsidiaire Courir semble être une activité qui prend beaucoup de temps. Tu vis pour courir ou tu cours pour vivre? Est-ce que ça laisse le temps d'avoir une vie sociale en dehors du sport ou est-ce qu'on se sacrifie pour la cause?
Courir ne prend pas plus de temps que la passion que chacun se choisit, comme compléter son blog ou militer dans une association. Ce sont des questions de priorités personnelles. Je ne m'entraîne jamais plus de 4 fois par semaine (et cela pour un objectif important comme la diagonale) et cela participe d'une façon de vivre qui me convient (pas de tabac, peu d'alcool, dormir suffisamment). Je cours donc pour vivre et cela n'empêche pas du tout d'avoir une vie sociale (cela y participe même, car je suis incapable de pratiquer le sport tout seul).
Encore merci Jean-Pierre d'avoir accepté de répondre à mes questions, et bonnes courses!
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